Flexisécurité et austérigidité

Le point commun entre ces concepts équilibristes, mêlant flexibilité et sécurité de l’emploi d’une part, austérité et rigidité des politiques publiques d’autre part, c’est le dogme de l’emploi. À ne pas confondre avec la thématique du travail.

À proprement parler, le terme emploi ne s’applique pas à tout le domaine du travail. En effet, les fonctionnaires d’état, par exemple, n’ont pas un « emploi » mais un grade, grâce auquel ils occupent des postes de travail sans être des employés. Ils sont rémunérés en fonction de leur avancée dans la carrière, leur avancée en grade, indépendamment du travail concret associé aux différents postes par lesquels ils passent. C’est exactement le contraire pour les « employés », qui ne sont pas rémunérés pour leur avancée dans une carrière mais selon ce qu’ils réussissent à décrocher comme emploi, sur le marché de l’emploi. Dans le cadre de l’emploi, c’est au poste de travail qu’est attachée une rémunération, fonction de la position de ce poste dans l’organisation du travail de l’entreprise. En général, cette rémunération du poste n’a pas de rapport avec la carrière de l’employé qui occupe ce poste. En effet, il n’est pas rare que des BAC+5 occupent des postes non qualifiés, et qu’inversement des employés non qualifiés occupent des postes dits qualifiés. Mais dans un nombre non négligeable de cas, il existe des accords de branche ou d’entreprise, qui introduisent la nécessité de mettre en accord la qualification de l’employé avec la fiche de poste et donc avec le niveau de rémunération du poste. Cette articulation est très imparfaite, mais elle a le mérite d’exister et de limiter la sauvagerie du marché de l’emploi. Aux yeux des détenteurs de capitaux, qui mènent la danse à notre époque, c’est encore trop de justice et pas encore assez de sauvagerie. Ils ont donc décidé de faire monter la pression, par ce projet de loi dit « El Khomri » (selon cette déplorable manie consistant à donner à un projet le nom de quelqu’un qui en est non pas l’auteur mais un simple émissaire). Ce projet poursuit l’oeuvre longue et patiente de déconstruction de la hiérarchie des normes, oeuvre qui a démarré dans les années 80 (avec les lois Auroux).

Ainsi, la première manipulation opérée par le dogme de l’emploi est de faire croire que tous les postes de travail sont des emplois, donc que leurs occupants sont soumis au marché de l’emploi et au chômage. C’est faux pour des millions de travailleurs, qui ne sont soumis ni à l’un, ni à l’autre. Ces travailleurs hors emploi ne sont pas des « demandeurs d’emploi », ce sont des « offreurs de travail ». Il arrive, trop souvent, que ces offreurs de travail ne parviennent pas à faire reconnaître leur capacité à travailler. Par exemple, il peut s’agir d’un jeune qui a suivi une formation universitaire pour être enseignant mais qui n’a pas été reçu au concours du CAPES, non pas parce qu’il n’a pas le niveau mais parce qu’il n’y a pas suffisamment de places ouvertes au concours. Ou d’un étudiant en médecine victime du numerus clausus. Ou d’un administratif à qui on refuse la titularisation du fait des restrictions budgétaires. À l’aide de ces différents blocages , l’appareil d’état singe le marché de l’emploi, donne à croire que les candidats à ces postes de travail sont des demandeurs d’emploi comme les autres, et finit par construire artificiellement des situations de chômage. Et pourtant, l’étudiant (en médecine, au CAPES, à l’agrégation, etc.) à qui on refuse la reconnaissance du diplôme ne demande pas un emploi, il demande à accéder aux lieux de travail que sont les collèges, les lycées, les hôpitaux, les maisons de santé, etc, pour y faire le travail dont il est capable. Qui oserait prétendre que, dans ces lieux-là, on n’a pas besoin de lui ?! En théorie, les rentiers et les actionnaires ne sont pas en mesure de lui refuser cet accès, puisqu’ils ne sont pas propriétaires de ces lieux, qui sont autant d’outils de production (de la connaissance, de la santé, etc.) du domaine public. Pourquoi le « propriétaire » de ces outils de production (l’État) refuse-t-il que ce travailleur travaille, alors même que, de toute évidence, on a grandement besoin de lui ? La réponse est dans le dogme de l’emploi. L’appareil d’État n’est pas possédé par des actionnaires, néanmoins l’État doit se comporter comme l’un d’eux, avec la même logique, en ne concédant que des emplois et non pas en organisant des postes de travail.

Tous ces « offreurs de travail » pourraient contribuer à la société, à l’économie et au PIB, mais on ne leur reconnaît pas ce droit car, pour ce faire, il faudrait reconnaître que leur travail produit de la valeur économique, même si cette production ne consiste ni à transformer des matières premières, ni à assembler des composants, ni à vendre des services sur un marché. La production d’un enseignant, d’un médecin, d’un fonctionnaire administratif, etc., est bien une production de valeur et non pas un coût. Les manifestations matérielles de ces productions sont indirectes, mais bien réelles. Elles doivent donc donner lieu à une rémunération, c’est-à-dire un pouvoir d’achat (de biens et de marchandises), par prélèvement sur la circulation marchande donc in fine sur les prix. Il ne s’agit en aucun cas d’un prélèvement sur un autre travail, sur une autre valeur, mais bien d’une reconnaissance salariale d’une production, comme pour toute production.

Voilà qui est également dissimulé par le dogme de l’emploi : l‘idée qu’on puisse distribuer des salaires à des enseignants, des soignants, des administratifs, etc., pour reconnaître économiquement leur production, sans prélever de valeur sur une autre production. Que les mécanismes permettant cette circulation monétaire utilisent la cotisation sociale ou l’impôt, ça n’implique pas pour autant qu’il y a prélèvement sur le travail d’autrui, bien au contraire. Les seuls acteurs économiques qui prélèvent réellement de la valeur sur le travail d’autrui, ce sont les rentiers et les actionnaires, qui détournent une part toujours croissante de la production, pour n’en réinjecter qu’une partie (et à leurs conditions). Ce n’est pas du tout le cas des fonctionnaires, par exemple, qui sont salariés en échange d’une production de valeur, comme tout salarié. Il suffirait donc, pour salarier davantage d’enseignants, de soignants, d’administratifs, de policiers, etc., d’augmenter le taux de la cotisation sociale, par anticipation de la production supplémentaire que ces travailleurs génèreraient. Si, au passage, on diminuait les profits des rentiers, ça ne ferait pas de mal à la société (ça lui ferait même du bien, quand on voit les catastrophes que déclenchent les décisions de ces « ayant-(tous-les)-droits »), mais en réalité ce ne serait même pas nécessaire.

La réponse actuelle, que les actionnaires repassent en boucle à l’oreille de nos dirigeants, lesquels se comportent en simples perroquets, et qui peut se résumer à « flexisécurité et austérigidité », est totalement formatée par le dogme de l’emploi. Casser ce dogme, c’est libérer le travail. Tout le travail. Pas seulement le travail des fonctionnaires, que j’ai pris comme un simple exemple, mais celui des entreprises privées, des indépendants, de tous les travailleurs. C’est possible, mais cela demande de voir au-delà du dogme de l’emploi, ça demande une période de désintoxication et donc des efforts pour ouvrir grand les yeux, ne pas les refermer avant d’avoir vu les choses autrement.

Imaginez les efforts qu’on dû consentir les disciples de Copernic, pour accepter l’idée que la Terre tourne autour du Soleil et non l’inverse. Faisons tous le même effort : le travail ne tourne pas autour de l’emploi. Au contraire, seul le travail est source d’énergie pure, l’emploi n’est qu’un corps froid qui gravite loin de lui. La métaphore s’arrête là, car contrairement au Soleil, qui dégage tant d’énergie qu’il est inhabitable, il existe des façons d’organiser la société pour « habiter » le travail, pour nous arracher à cette lune morte qu’est l’emploi et mettre pied dans le monde du travail, le vrai.